UIPP - Union des Industries de la Protection des Plantes

Alimentation biologique et risques de cancers ?

25 octobre 2018

Le 22 octobre dernier, une équipe de chercheurs de l’Inra, l’INSERM, l’Université Paris 13 et le CNAM publiait une étude[1] selon laquelle « Une diminution de 25% du risque de cancer a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio, par rapport aux personnes qui en consomment moins souvent. Bien que le lien de cause à effet ne puisse être établi sur la base de cette seule étude, les résultats suggèrent qu’une alimentation riche en aliments bio pourrait limiter l’incidence des cancers. Des travaux complémentaires sont toutefois nécessaires pour la mise en place des mesures de santé publique adaptées et ciblées ».

Un retour sur cette étude avec une analyse de la publication permet de poser la question des interprétations qui ont été faites par les chercheurs et dans les médias. 

[1] “Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk Findings From the NutriNet-Santé Prospective Cohort Study” https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/fullarticle/2707948?widget=personalizedcontent&previousarticle=2707943

Réalisée sur une large population, cette étude s’attache à étudier le lien entre consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique et santé.

A première vue, il semble que la consommation de produits biologiques pourrait être un indicateur de certains bénéfices pour la santé (-25% du risque global de risque de cancer annoncé).

Lorsque nous approfondissons la publication, il semble que seuls les cancers du sein postménopausique et certains cancers du sang (LNH et tous lymphomes) sont concernés par cette réduction apparente du risque de cancer. « Aucune association n'a été observée avec d'autres sites de cancer ». Par ailleurs, si une « analyse de sensibilité » est appliquée aux statistiques, « l'association entre le cancer du sein postménopausique et le score de consommation d’aliments biologiques n'est pas restée significative ». Donc, seule l'analyse statistique sur le cancer du sang devrait être potentiellement considérée, mais cette dernière n'est elle même fondée que sur 2 personnes pour le LNH et 5 personnes si tous les lymphomes sont rassemblés (tableau 3 de la publication), par rapport aux 68 946 personnes de l'étude, ce qui est plutôt restreint pour tenter d’obtenir des conclusions aussi définitives.

La seule autre étude de ce type qui puisse être comparée à la présente étude (la « Million Women Study » au Royaume-Uni) semble donner des résultats assez différents, car dans cette étude notamment : « la consommation d'aliments biologiques n'était pas associée à une réduction de l'incidence globale du cancer, alors qu’une légère augmentation de l’incidence du cancer du sein a été observée ».

Certains des résultats français semblent également peu logiques car les auteurs expliquent que « Combiner à la fois un régime alimentaire de haute qualité [c.-à-d. conforme aux meilleures recommandations nutritionnelles] et une fréquence élevée de consommation d'aliments biologiques ne semble pas être associée à une réduction du risque de cancer, par rapport à un régime alimentaire de qualité médiocre à faible associé à une fréquence élevée de consommation d'aliments biologiques ».

Quelles que soient les statistiques et leur significativité, comme expliqué dans la publication, la consommation de produits biologiques est en quelque sorte un indicateur d'un certain mode de vie, et ceux qui consomment plus de produits biologiques ont globalement un mode de vie plus sain. Les chercheurs ont admis que, même si leur publication a tenté de prendre en compte un large éventail de covariables [qui ne sont d’ailleurs pas très bien expliquées et décrites dans la publication…], il n’est pas à exclure que certains facteurs de confusion résiduels ont été oubliés (facteurs non mesurés ou mesurés avec un niveau important d’imprécision dans leur évaluation).

Nous devons également signaler que le lien entre leurs résultats et les résidus de pesticides de synthèse est inexistant. Ce n’est que l’hypothèse émise par les chercheurs, mais rien dans l’étude ne permet d’indiquer que la réduction des risques (s’il existe d’ailleurs une réduction réelle des risques, compte tenu de ce que nous avons écrit plus haut) s’explique par les résidus de pesticides. Une hypothèse personnelle militante n'est pas un argument scientifique. Certaines méta-analyses bien connues sur le contenu nutritionnel des aliments biologiques semblent d’ailleurs indiquer que les produits biologiques ont souvent une teneur en antioxydants plus élevée. Pourquoi ce facteur ne pourrait-il pas mieux expliquer leur situation, par exemple ? Nous dénonçons donc les raccourcis sur les résidus de pesticides effectués par les chercheurs, sur la seule base de leurs hypothèses, et la couverture partiale relayée ainsi ces jours-ci par les médias.

En ce qui concerne globalement la prévention santé, les preuves actuelles confirment les avantages nets de la consommation de produits agricoles (conventionnels) par rapport à d’éventuels risques posés par les résidus de pesticide. Les préoccupations liées aux pesticides ne devraient ainsi pas décourager la consommation de fruits et légumes (conventionnels), d’autant que les produits biologiques sont souvent plus chers voire inaccessibles pour une part de la population. Bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires pour examiner le rôle des aliments biologiques dans la prévention du cancer, les recommandations actuelles devraient donc continuer à mettre l’accent sur les facteurs de risques modifiables et étayés par des preuves solides : méfaits du surpoids, consommation d’alcool / cigarettes, activité physique et de meilleures habitudes alimentaires, y compris une plus grande consommation de fruits et de légumes, conventionnels ou biologiques.

A retenir

Comme exprimé dans la dépêche AFP du 24 octobre 2018[1], « Les auteurs ont pris soin de corriger leurs résultats pour tenir compte du fait que les mangeurs de bio étaient, en moyenne, plus riches, moins obèses, moins fumeurs. Mais d’autres facteurs invisibles, environnementaux ou liés au mode de vie, jouent aussi peut-être un rôle. C’est le problème typique de ces études. « Les gens qui mangent bio délibérément, au point de le déclarer, sont probablement différents des autres par bien d’autres aspects », dit Nigel Brockton, directeur de la recherche de l’Institut américain de recherche contre le cancer (AICR) ».

[1] Reprise ici : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/manger-bio-reduit-il-les-risques-de-cancer-difficile-a-prouver_128894